La commission rogatoire est l'acte par lequel un juge d'instruction délègue une partie de ses pouvoirs d'enquête à la police judiciaire. On la rencontre dans la phase d'instruction, souvent dans les affaires les plus sensibles. Si vous êtes « sous CR », cet article fait le point : ce qu'est exactement une commission rogatoire, comment elle se déroule, et quels sont vos droits à chaque étape.
À retenir
- La commission rogatoire n'existe que dans le cadre d'une information judiciaire, c'est-à-dire d'une enquête confiée à un juge d'instruction.1
- Le juge y délègue des actes d'enquête à un officier de police judiciaire : auditions, perquisitions, saisies, écoutes.
- Certains actes restent réservés au juge : la mise en examen et l'interrogatoire de la personne mise en examen ne se délèguent pas.3
- Les actes accomplis sont strictement limités aux faits dont le juge est saisi.1
- Tant qu'il n'y a pas de mise en examen, ni vous ni votre avocat n'accédez au dossier.4
- À défaut de délai fixé par le juge, les procès-verbaux lui sont transmis dans les huit jours de la fin des opérations.1
Qu'est-ce qu'une commission rogatoire ?
Une commission rogatoire est un acte écrit par lequel un juge d'instruction charge un autre magistrat ou, le plus souvent, un officier de police judiciaire (OPJ) d'accomplir des actes d'enquête à sa place. Le juge ne pouvant matériellement tout conduire seul, il délègue. L'acte indique la nature de l'infraction poursuivie ; il est daté, signé et revêtu du sceau du magistrat.1
Première conséquence pratique : une commission rogatoire suppose toujours qu'une information judiciaire est ouverte. Elle ne peut pas exister dans une simple enquête de police menée sous l'autorité du procureur. Être concerné par une CR signifie donc qu'un juge d'instruction est saisi de l'affaire.
Ce que l'officier de police judiciaire peut faire, et ce qu'il ne peut pas
Sur commission rogatoire, l'OPJ exerce les pouvoirs d'enquête du juge, dans les limites tracées par l'acte de délégation. Il peut procéder à des auditions, des perquisitions, des saisies, des réquisitions ou des constatations. Lorsqu'il entend une personne soupçonnée ou la place en garde à vue, il doit préciser que l'acte intervient dans le cadre d'une commission rogatoire ; les garanties de l'audition libre et de la garde à vue s'appliquent alors pleinement, les pouvoirs du procureur étant exercés par le juge d'instruction.2
Tout n'est pas délégable. La mise en examen, l'interrogatoire et les confrontations de la personne mise en examen relèvent du seul juge d'instruction.3 Et l'OPJ ne peut agir que sur les faits dont le juge est saisi : s'il découvre une autre infraction, il doit revenir à ses pouvoirs d'enquête ordinaires.
Quelle est la durée d'une commission rogatoire ?
Le juge d'instruction fixe le délai dans lequel la commission rogatoire doit lui être retournée, accompagnée des procès-verbaux. À défaut de délai fixé, ces pièces doivent lui être transmises dans les huit jours suivant la fin des opérations.1 Ce délai encadre la restitution des actes au juge ; il ne préjuge pas de la durée totale de l'instruction, qui peut s'étendre sur plusieurs mois, voire années.
Être « sous CR » : ce que cela signifie pour vous
Être « sous CR » veut dire qu'un juge d'instruction a délivré une commission rogatoire dans une affaire qui vous concerne. C'est en général le signe d'une affaire d'une certaine gravité ou complexité, qui a justifié l'ouverture d'une instruction plutôt qu'une simple enquête policière. Vous pouvez y être témoin, mis en cause ou victime, et les actes qui vous visent peuvent être plus intrusifs : perquisitions, surveillances, écoutes téléphoniques.
Enquête préliminaire ou information judiciaire ?
L'enquête préliminaire est conduite par la police ou la gendarmerie sous l'autorité du procureur de la République, sans juge d'instruction. L'information judiciaire, elle, est confiée à un juge d'instruction : les pouvoirs d'investigation sont plus étendus, l'instruction se mène à charge et à décharge, et c'est dans ce cadre que le juge peut déléguer ses pouvoirs par commission rogatoire. La distinction n'est pas théorique : elle commande l'étendue de vos droits.
Comment savoir si vous êtes concerné
Plusieurs signes peuvent l'indiquer : une convocation comme témoin émanant d'un service agissant sur délégation d'un juge, une perquisition à votre domicile ou sur votre lieu de travail, une interpellation suivie d'un placement en garde à vue. L'élément le plus net figure sur le procès-verbal de notification de vos droits lors de l'audition ou de la garde à vue : il doit mentionner que l'acte intervient dans le cadre d'une commission rogatoire et identifier le magistrat instructeur saisi.2 C'est ce qui vous permet de savoir, noir sur blanc, que vous êtes sous CR.
Vos droits sous commission rogatoire
L'assistance d'un avocat
Dès l'audition ou la garde à vue exécutée sur commission rogatoire, vous avez droit à l'assistance d'un avocat. Sa présence permet de vérifier la régularité des actes, perquisitions et auditions comprises, et de veiller au respect de vos droits. Les garanties prévues pour l'audition d'une personne soupçonnée s'appliquent, les attributions du procureur étant exercées par le juge d'instruction.2
L'accès au dossier
Pendant la phase d'enquête sous commission rogatoire, avant toute mise en examen, ni vous ni votre avocat n'avez accès aux pièces du dossier, hormis le procès-verbal de notification qui renvoie à la CR et au magistrat l'ayant délivrée. L'accès au dossier d'instruction et la délivrance de copies n'interviennent qu'après la mise en examen.4 Cette limite est l'une des particularités les plus mal comprises de l'instruction française.
La contestation des actes irréguliers
Un acte accompli en méconnaissance d'une formalité substantielle, lorsqu'il a porté atteinte à vos intérêts, peut être annulé.5 Une perquisition réalisée hors des conditions légales, ou un acte dépassant les limites fixées par le juge, peut ainsi être frappé de nullité, avec un effet possible sur les preuves recueillies. En pratique, ces nullités se soulèvent une fois la mise en examen prononcée et le dossier accessible.
Cas particuliers et idées reçues
La commission rogatoire internationale
La commission rogatoire internationale permet à un juge français de faire exécuter des actes d'instruction à l'étranger. La demande suit une voie formelle, souvent diplomatique, et son exécution dépend de la coopération de l'État requis : les délais peuvent s'en trouver allongés.
Quand un acte est mal exécuté
Une commission rogatoire conçue pour ne réunir que des éléments à charge méconnaît l'exigence d'impartialité. De même, des pouvoirs délégués à des personnes non habilitées peuvent entraîner la nullité de l'acte. Un acte annulé ne peut plus être utilisé, ni dans la procédure, ni dans une autre.
Croire à tort être sous CR
On peut se croire sous commission rogatoire sans l'être : une enquête préliminaire, conduite sans juge d'instruction, n'implique aucune CR. Le procès-verbal de notification de droits reste le meilleur révélateur.
Notes
- Article 151 du Code de procédure pénale.
- Article 154 du Code de procédure pénale (application des articles 61-1, 61-2 et 62-2 à 64-1 lors de l'exécution des commissions rogatoires).
- Article 152 du Code de procédure pénale.
- Articles 114 et 116 du Code de procédure pénale.
- Article 171 du Code de procédure pénale.
Pour aller plus loin
- La mise en examen : ce qui change pour vos droits
- Perquisition à domicile : défendre vos droits
- Que se passe-t-il après une garde à vue ?
- Accéder au dossier de procédure
L'auteur
Charles Evrard est avocat au Barreau de Nancy. Il exerce exclusivement en droit pénal et intervient dans le Grand Est, notamment en matière d'instruction et de pénal des affaires.
Cet article a une vocation informative et ne constitue pas une consultation juridique.
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